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les amoureux vénitiens
Bordone, les amoureux vénitiens (1550)
la loi du plus fortlâcher prise

un monde enchanté

Avant de replonger dans le silence, aujourd'hui, fait rare, je me suis promené en ville. S'il y avait eu un ciel, il aurait été bleu, avec un soleil éclatant, la rue piétonne débordait de monde, je me suis assis en terrasse, j'ai regardé cette houle de visages montant et descendant, de petites scènes anodines -en apparence seulement- buvant la vague de ces instants avec l'impression d'en saisir le sens, je veux dire : ce qui pousse chacun à avancer, car tous ces visages étaient le miroir d'un même choix, gais ou tristes, tourmentés ou insouciants, lisses ou ridés, ils étaient tous marqués par cette volonté éperdue de plaisir, collant à l'air comme l'on gonfle un ballon : poussés de l'intérieur, le pas rapide ou nonchalant, paroles, regards, attitudes, tous sous le même joug, leurs têtes comme des aspirateurs, d'immenses poires, de grandes terminaisons nerveuses, cette foule en marche cadencée, plaire, rire, réussir, croire, consommer, consumer, mâcher tirer la saveur puis recracher, voilà comment ils regardent les films, ils écoutent la musique, ils lisent leurs livres, de leur faim boulimique, comme des tournesols, si faciles, si visibles, si surfaciques, si prévisibles. Alors, je cherchais les paumés, ceux à la paupière de travers, le sourire grave, ceux qui ont choisi un autre chemin, loin de tout cet arsenal de jouissance, les rebelles, non pas ceux qui font partie de la catégorie bien rangée des rebelles mais les vrais, les incertains, forcément anonymes, forcément ignorés, ceux qui font, choisissent, vivent gratuitement, sans béquilles, sans idoles, sans famille, les graves, les légers, mes héros à moi. Mais de ceux-là, cet après-midi, il n'y en avait pas.
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