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Farmboy from Tegernsee
August Macke, Farmboy from Tegernsee (1910)
combatplaidoyer pour le naturel

sur le chemin

Le bois des chaises était encore humide, la terrasse presque déserte. Les couleurs se donnaient un peu moins pâles, les gouttelettes explosaient la lumière diffractant ses rayons comme sur la toile d'une camera obscura. Il avait dû pleuvoir. Une femme traversa la place avec une poussette vide. Il y avait aussi quelques pigeons, un jeune couple discret, un peu de vie derrière les devantures. Le monde urbain se déroulait devant moi mais sur le moment, je n'y ai vu qu'un mélange de formes, un tableau abstrait, sans haut ni bas, ni profondeur. Peut-être la conséquence de ce fond sonore indigeste, le craquement du caoutchouc sur l'asphalte, le ronronnement stupide des moteurs, ou peut-être l'absence d'horizon, de bleu, de vert. Plus certainement à cause des larmes en moi. N'allez pas croire : juste le flot habituel, l'après-midi dans son heure creuse. Je fus porté naturellement sur le seul invisible encore, ce déversement si riche, si foisonnant, profusion de notes, de thèmes s'enchevêtrant, la symphonie à sa source même, ma chambre noire personnelle, mon intérieur éblouissant, joies, pleurs, rires, larmes, peu importe, ce qui comptait c'était ce déroulement sans cesse renouvelé, comme une respiration, chaque instant pour lui-même, sans avant ni après, simplement hors du temps. C'est une lointaine contrée où se succèdent les montagnes, les vallons, les forêts, les plaines, les champs de blé. On y prend son bâton de pèlerin pour arpenter ses sentiers, ses paysages, sans chercher l'élévation, le regard forcément modeste, celui de l'artisan, non du cartographe. Loin des cimes, le pied décidé, je m'avance sur le chemin de la terre. Je ne peux m'y perdre, ce monde est le mien, sans réponse facile, sans vérité ni même valeur. Je suis au bord, il me faut plonger. Je veux être sourd mais je veux être moi. Un jour, je vous raconterai depuis vous, du solide, du cohérent, une belle histoire, bien en mots, mais l'heure est au départ.
Arvo Pärt
Tabula Rasa
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