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portrait aux pommes
Macke, portrait aux pommes (1909)
plaidoyer pour le naturelles faux prophètes

souvenir originel

J'avais peur de finir blasé, comme ces vieux avides d'expériences bizarres, l'espoir d'y retrouver un peu de jeunesse, prêts aux trucs les plus dingues, seule l'ivresse compte, le grand frisson, encore une fois, une dernière fois ; car je n'étais pas facile à surprendre, moi le prince du paradigme, le décortiqueur aux mille regards, le cérébral. C'est arrivé, un jour de passage, dans la salle de bain, la fraîcheur de l'air, l'eau sous pression, le savon sur l'étagère, une nouvelle marque, son parfum : amande douce. De suite, il y eut quelque chose en moi. Je me suis vu sourire. Je suis resté immobile, à l'écoute de ce fleurissement intérieur. En dépit de ma prodigieuse mémoire, ces souvenirs par paysages entiers, mon trésor le plus précieux, il ne m'était pas possible de resituer la chose, pas de renvoi ni même d'indice, sinon cette félicité s'offrant entière depuis des profondeurs insondables. Le parfum n'en était que le déclencheur, le plaisir devint synesthésique, avec quelque chose de tactile. Cette joie simple, naturelle, complète me renversait. A force d'interrogations, je finis par comprendre et quelques semaines plus tard, j'en eus la confirmation : Aux cours des premiers mois de mon existence, ma mère me massait avec de l'huile d'amande douce. Le souvenir était là, sous mes yeux, sorte d'évidence première, avant même l'intellect, bien plus latéral, se demandant patiemment si l'on regarderait un jour vers lui. Je compris Proust. Je compris aussi ces séances d'apnée, des après-midi entières, un élan depuis le bord puis, les muscles au repos, se laisser glisser entre deux eaux, quelques secondes encore, au plus profond de moi-même. Je compris que ces élans étaient autant de régressions d'un souvenir enfin décrypté, une impression d'entièreté comme celle du parfum, une sorte de recueillement depuis un monde feutré, ma conscience accueillant peut-être pour la première fois sa propre révélation, dans l'écoulement du temps, ce flux intérieur, cette sensation unique, la vie.
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